Pascal Bruckner : Romancier et essayiste
Robert Misrahi :Philosophe spécialiste de Spinoza,
Professeur émérite de philosophie éthique à l’Université
de Paris I (Sorbonne)
Jean Salem : Philosophe, Professeur à l’Université de Paris I
(Sorbonne)
« Le bonheur est une idée neuve en Europe » clamait Saint-Just en 1793. Aujourd’hui, chaque individu désire le bonheur. Mais comment le définir, et surtout comment l’atteindre ? Sociologues, psychologues, économistes, tous veulent savoir pourquoi certains hommes se sentent heureux et d’autres pas. Est-on plus ou moins doué pour le bonheur ? Suffit-il de décider de chercher le bonheur pour le trouver ?
Plénitude du corps ou de l’esprit, état permanent ou moment fugace, ascèse de la vertu ou grâce divine ? Le bonheur semble se caractériser par un état agréable et équilibré de l’esprit et du corps, d’où la souffrance, l’inquiétude et le trouble sont absents. L’acceptation de soi-même, parfois difficile, paraît nécessaire pour l’atteindre. Alors que la joie est la saveur inopinée d’un instant, le bonheur semble se trouver dans la durée, ou dans l’illusion de la continuité.
Le concept du bonheur comme objectif politique est apparu à la fin du XVIIIe siècle. Mais la volonté de calculer un « indice de bonheur national brut », idée émise pour la première fois par le roi du Bhoutan en 1972, est-elle bien réaliste ? Aujourd’hui, dans toutes les enquêtes mondiales de « satisfaction », les Occidentaux ne cessent de souligner leur malheur. La croissance économique et matérielle ne peut donc suffire à apporter le bonheur. Si l’abondance de biens ne rend pas heureux, l’énergie dépensée pour un but, la satisfaction de l’atteindre, semblent donner du bonheur. Le bonheur est-il dans le travail, le mouvement, ou bien dans la contemplation ? La recherche du bonheur devient un acte personnel, une volonté de se réaliser, indépendants d’un objectif politique collectif. La quête de soi correspondrait à un chemin qui débuterait à la naissance et se terminerait avec la fin de la vie, un long chemin jalonné de questions métaphysiques et d’interrogations spirituelles.
Si, pour les philosophes « optimistes » tels que Montaigne ou Spinoza, le bonheur comme « état durable de satisfaction » est possible, ou même facile à atteindre chez Épicure, selon les penseurs plus « pessimistes », il est difficile, voire impossible à trouver, comme l’ont écrit Pascal ou Schopenhauer. Chacun doit alors relever le défi de devenir pleinement responsable de son propre bonheur et de sa destinée à travers la quête de soi. Si le bonheur est un état de conscience rare, que les hommes ne cessent de rechercher, est-il vraiment le but ? Lao-Tseu affirmait à ce propos : « Il n’y a point de chemin vers le bonheur : le bonheur c’est le chemin ».