Le cimetière "marin"

De Château en cimetière... voici l’histoire de la construction du premier cimetière de Menton, celui du vieux château

Dès sa construction, l’église Saint-Michel a servi de sépulture aux Mentonnais, des plus humbles aux plus illustres. Les étrangers et les non croyants sont enterrés dans un petit cimetière attenant à la place de la Serre (c’est-à-dire la place de l’église) à proximité de la rue des Écoles Pies.

Pourtant l’église et le petit cimetière se révèlent trop exigus lors des guerres et des épidémies qui dévastent le pays.

Le gouvernement impérial bouleverse une tradition vieille de plusieurs siècles en interdisant de manière rigoureuse, par un décret du 23 prairial an XII, toute inhumation dans les églises. Les marguilliers de la fabrique de Menton reçoivent l’ordre de "faire murer toutes les ouvertures des caveaux qui existent dans la paroisse".

Le 13 messidor an XIII, la municipalité délibère que "l’emplacement du Vieux-Château est le seul qui puisse servir à former un cimetière".

Elle décide donc l’acquisition du château en ruine, propriété du prince de Monaco déclarée bien national par les autorités révolutionnaires et déclare que depuis plus d’un mois les morts ne sont plus déposés dans les souterrains de l’église paroissiale. La salubrité publique est ainsi assurée. Mais la procédure d’acquisition se révèle longue et délicate. Le ministre de l’Intérieur exige qu’il soit dressé une information de commodo pour recueillir la déposition des habitants qui voudront émettre leur opinion pour ou contre cette acquisition.

Le maire, Jérôme de Monléon, informe donc ses concitoyens du projet...
Au terme de cette enquête, plusieurs notables mentonnais approuvent l’acquisition du Vieux-Château. Le 2 novembre 1807, l’acte de vente est enfin signé.
La commune aura dépensé la somme de 5341 francs pour devenir propriétaire du terrain. Les travaux d’aménagement peuvent alors débuter. On abat les vieilles murailles qui tombent en ruine.

L’administration municipale, qui ne néglige aucune source de revenu, vend les décombres par petits lots à des propriétaires de la ville. Les pierres du château de Jean II vont servir à bâtir de nouvelles demeures.

Tous les ans, l’administration municipale affecte une partie de ses ressources à la démolition des vieux murs du château, au défrichement du terrain, à l’aménagement des tombes et à la réfection des voies d’accès.

En 1809, le préfet refuse d’allouer les crédits pour l’entretien du cimetière qu’il estime n’exiger aucune dépense. Comment faire alors pour rendre propre à l’usage auquel on le destine le terrain nouvellement acquis ? C’est le problème que tente de résoudre le Conseil municipal, sans grand succès immédiat. Les travaux traînent et se succèdent jusqu’en 1875.

Peu à peu, le cimetière du Vieux-Château prend son aspect définitif, celui qu’on lui connaît aujourd’hui, dans un site magnifique, dominant la cité, le vieux port et la baie de Garavan. »
Jean-Louis Casério

Jean-Louis Casério, professeur d’économie et de gestion au lycée Pierre-et-Marie-Curie, membre de la Société d’art et d’histoire du Mentonnais, professeur de langue et culture régionales (en l’occurrence le mentonnais), est l’auteur de nombreux articles sur l’histoire de notre ville. Qu’il nous pardonne les nombreuses coupures que le manque de place nous a contraints d’effectuer. L’intégralité de ce texte se trouve dans un bulletin de la SAHM de 1982.
(1)

Gustave Flaubert, de passage à Menton, visite le cimetière du Vieux-Château [1] La magie du lieu lui inspire une page de réflexions qu’il consigne dans son carnet de "Voyage en Italie et en Suisse" en avril-mai 1845.

Menton. L’Italie commence, on le sent dans l’air. Petites rues à hautes maisons blanches, étroites, à peine si la voiture y peut passer. Avant d’arriver et en sortant, la route est plantée de lauriers rosés, cactus et palmiers. Essaim de mendiants. Enfants. Promenade que j’ai faite au bord de la mer, sur le grand chemin. Oliviers et montagne à gauche. Cimetière. Figure pâle du fossoyeur, homme maigre sous son bonnet de laine grise. Quel admirable cimetière en vue de cette mer éternellement jeune ! Pas de croix, pas un tombeau ! L’herbe est haute et verte ; à peine s’il y a des ondulations légères qui font ressembler les champs des morts à des champs de blés fauchés. Qu’y germe-t-il en effet ? L’âme y fermente-t-elle pour repousser dans un autre séjour en nouveaux parfums, tandis que sa vieille enveloppe pourrit ? II nous a montré le côté des hommes et le côté des femmes, il nous a nommé les tombes les plus fraîches, en se vantant de tout le mal qu’il a eu, de tout l’ouvrage qu’il a fait depuis plus de trente ans qu’il ensevelit les gens du pays. Sérieux de sa profession, sans pédantisme, comme une chose naturelle et pourtant digne de remarque.

Shakespeare ! Sa grande fille, qui nous avait demandé l’aumône dans la rue, nous accompagnait, l’air d’une gueuse. Le cimetière est tout ravagé et sens dessus dessous. Comme il finissait par devenir trop étroit, il a été obligé de déterrer les anciens, de creuser une espèce de fosse et de les y jeter pour faire place aux nouveaux. Il m’a ouvert la porte de ce local, et j’ai vu un monceau d’os entassés les uns sur les autres, à une hauteur d’environ douze à quinze pieds sur une soixantaine au moins de large.

Le sans-façon avec lequel ils avaient été jetés là avait quelque chose de pittoresque et d’amer qui plaisait fort. C’était une de ces ironies ingénues que l’on paierait cher pour l’avoir inventée. En revenant à l’hôtel, descente par des rues escarpées. (...)
Le reste de la corniche a le même caractère attiédi, peut-être parce qu’on y est accoutumé. Sur le chemin, deux teintes de rochers blancs, presque à pic, et la mer toute bleue qui brille au soleil... »

Gustave Flaubert

[1] Le cimetière du Vieux-Château admiré par Flaubert a séduit aussi Maupassant qui l’a baptisé ainsi bien avant que Valéry immortalise le sien....

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