2010 - Les Colloques de Menton

  • Rencontres sur les Origines : « Origines de l’homme selon les grandes religions »
  • Science et Conscience : « Souriez, vous êtes surveillés ! »
  • La Cité des Hommes : « 9 milliards d’hommes en 2050, et moi, et moi, et moi... »
Compte rendu des Colloques de Menton - 2010

Rencontres sur les Origines : « Origines de l’homme selon les grandes religions »
2 octobre 2010

La recherche du mystère des origines est ancrée dans toutes les cultures du monde.
Interpellé et étonné par la beauté de la nature, sa complexité, le retour régulier des saisons, les espaces infinis, le ciel étoilé, l’Homme a toujours recherché une explication à l’origine de tout ce qui est, et voulu posséder une vision cohérente de l’Univers. C’est ainsi que toutes les religions, dans leurs récits et dans leurs livres sacrés, ont transmis un récit de la création du ciel et de la Terre, des plantes et des animaux, et de l’Homme. La vie, l’être, dans leur permanence et leurs changements, ont toujours suscité interrogations et tentatives d’explication. Mais aucun livre sacré n’est un ouvrage de sciences naturelles. Il recourt à un langage symbolique pour expliquer le pourquoi et non décrire scientifiquement le comment. Un juif, un catholique, un orthodoxe, un protestant et un musulman exposeront tour à tour les récits symboliques que nous transmettent les textes sacrés.
Par ailleurs, les travaux des paléontologues et des préhistoriens permettent de reconstituer les grandes étapes de l’évolution morphologique et culturelle de l’Homme depuis l’acquisition de la station érigée bipède il y a 7 millions d’années : l’invention de l’outil et l’apparition du langage articulé il y a 2,5 millions d’années, l’émergence du sens de l’harmonie vers 1,5 million d’années avec les premiers bifaces, la domestication du feu et la naissance des identités culturelles il y a 400 000 ans, les premiers balbutiements de la pensée symbolique il y a 300 000 ans, la naissance de l’angoisse métaphysique il y a 100 000 ans avec les premières sépultures, l’explosion de la pensée symbolique il y a 35 000 ans avec la parure, l’art pariétal et l’art mobilier, la musique, les premiers peuples producteurs de nourriture, pasteurs et cultivateurs, au septième millénaire avant notre ère, et l’invention des premières écritures à la fin du quatrième millénaire qui permet de transmettre des messages à travers l’espace et le temps, avec aujourd’hui Internet et les multimédias.
Autant de grands sauts culturels qui ont ponctué l’Histoire de l’Homme. La science répond au comment mais non point au pourquoi.
Professeur Henry de Lumley

Les Intervenants

  • Rémy BERGERET, O.P., Prieur au couvent des Dominicains de Montpellier
  • Dalil BOUBAKEUR, Recteur de l’Institut Musulman de la Mosquée de Paris
  • Jean-François COLOSIMO, Professeur à l’Institut de théologie Saint-Serge, Directeur du Centre National du Livre
  • Roland POUPIN, Pasteur de l’Église réformée de France
  • Henry de LUMLEY, Préhistorien, Directeur de l’Institut de Paléontologie Humaine
  • Evelyne TEBEKA, Journaliste à Radio Chalom

Science et Conscience : « Souriez, vous êtes surveillés ! »
9 octobre 2010

« Big Brother is watching you ! » : cet avertissement imaginé par Georges Orwell dans le roman 1984 peut-il s’appliquer à notre société contemporaine ?

Les mesures d’identification et de surveillance des individus par des techniques de plus en plus sophistiquées se multiplient dans nos démocraties. En France, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) a dénoncé la mise en place d’une « société de la surveillance ». Les processus qui visent à garantir la sécurité des citoyens et à lutter contre le terrorisme suscitent des réactions contrastées, entre enthousiasme devant les avancées technologiques et inquiétude quant aux dérives possibles.

Quelles formes prennent aujourd’hui ces nouveaux dispositifs de contrôle ? Le premier champ d’action est la surveillance dans l’espace public. Le nombre de caméras dans les rues montre l’essor de la vidéosurveillance en France. La géolocalisation, avec un mobile équipé de GPS (Global Positioning System) ou avec une puce RFID (Radio Frequency Identification) est en pleine expansion. Enfin, la biométrie - identification automatisée d’un individu à partir de ses propriétés physiologiques - annonce de nombreuses applications. Le second champ concerne le nombre croissant de fichiers utilisés pour la santé ou la sécurité. La loi LOPPSI 2 (Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure) de 2010 prévoit le croisement de différents fichiers policiers. Le STIC (Système de Traitement des Infractions Constatées) ou le fichier EDVIGE (Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale) abandonné en 2008, ont tour à tour été décriés.

Le contrôle sur Internet est le troisième problème majeur : chaque utilisateur laissant des traces à son insu, la Secrétaire d’État chargée de la Prospective et du Développement de l’économie numérique souhaiterait garantir un « droit à l’oubli numérique ». Mais cela soulève le problème de la gouvernance d’Internet au niveau mondial et du droit applicable. Quelle est l’efficacité de ces dispositifs par rapport à la protection des citoyens ? Quelles sont, dans nos démocraties, les garanties qui peuvent être apportées pour concilier liberté et sécurité ? Vivons-nous les prémices d’une société où les individus seraient perpétuellement surveillés ? Une société qui remettrait en cause le respect de la vie privée et des libertés fondamentales ? Quels sont les enjeux politiques, sociaux, économiques, juridiques et philosophiques de l’identification et de la surveillance des personnes à l’échelle internationale ? Comme l’anticipait Aldous Huxley, bienvenue dans le « meilleur des mondes » ?

Les Intervenants

  • Nicolas ARPAGIAN, Rédacteur en chef de la revue Prospective Stratégique, Coordonnateur d’enseignements à l’Institut National des Hautes Etudes de la Sécurité et de la Justice (INHESJ)
  • Alex Türk, Président de la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des libertés)
  • Henri OBERDORFF, Professeur de droit public, Membre du Comité de rédaction de la Revue du Droit Public

La Cité des Hommes : « 9 milliards d’hommes en 2050, et moi, et moi, et moi... »
16 octobre 2010

Nous sommes aujourd’hui 6,8 milliards d’hommes à nous partager la Terre. Nous serons, dans quarante ans, bien plus nombreux : 9 milliards en 2050, chiffre moyen sur lequel s’accordent les experts. La planète devra donc abriter, nourrir, donner de l’air, de l’eau potable, de l’énergie, de la place et du travail à ces habitants. Peut-elle y parvenir ? Pourrait-elle craquer ?

Selon l’ONU, « des modes viables de consommation et de production ne peuvent être atteints et maintenus que si la population mondiale ne dépasse pas un chiffre écologiquement viable ». L’essentiel de la croissance démographique se concentre dans les régions les plus défavorisées, comme l’Afrique et le sous-continent indien. Faut-il réduire les naissances dans ces pays avec une politique volontariste de contrôle de la natalité ?

La Terre peut-elle nourrir 9 milliards d’hommes ? La réponse est oui aujourd’hui, car la production agricole mondiale est largement excédentaire. La faim est liée à un problème non pas de production mais de répartition des ressources. Les pays occidentaux ont en effet largement dépassé le seuil de consommation calorique par jour. Il faudrait donc réduire cette consommation et permettre à l’autre moitié du globe de manger.

Où vivrons-nous en 2050 ? En 2008, le nombre de citadins dans le monde a dépassé pour la première fois celui des ruraux. Ce ne sont pas les mégapoles actuelles qui absorberont ces populations, mais les villes aujourd’hui de taille moyenne qui exploseront, surtout en Asie et en Amérique. Des risques importants de déstabilisation sont alors à prévoir : émeutes, insécurité, crises alimentaires et sanitaires, multiplication des bidonvilles, émigration...

L’explosion démographique aura un impact certain en termes d’empreinte écologique. Elle serait en effet responsable du réchauffement climatique : selon le Fonds des Nations Unies pour la Population, « freiner la croissance démographique contribuerait à réduire les gaz à effet de serre ». Si les 9 milliards d’hommes prévus en 2050 aspirent à notre mode de vie occidental, la planète sera-t-elle vivable ? Ne devons-nous pas adopter de nouveaux comportements ? La voie de l’hyperconsommation ne s’avère-t-elle pas une trajectoire sans issue ? Quels seront les problèmes politiques engendrés par les inégalités entre les populations ? Enfin, le dernier défi que pose la démographie galopante est le vieillissement des populations : en 2050, de plus en plus nombreux, et surtout de plus en plus vieux ?

Les intervenants

  • Sylvie BRUNEL, Géographe, Économiste, Professeur à Paris IV - Sorbonne
  • Gérard-François DUMONT, Recteur, Géographe, Démographe, Professeur à Paris IV - Sorbonne, Institut de Géographie, Président de l’association Population & Avenir
  • Jean-Hervé LORENZI, Membre du Conseil d’Analyse Économique, Professeur d’économie à l’Université Paris Dauphine, Président du Cercle des Économistes

Quelle Philosophie pour notre Temps ? : « Albert Camus, l’homme révolté »
23 octobre 2010

Cinquante ans après sa mort, le 4 janvier 1960, Albert Camus reste une figure d’exception dans le paysage littéraire français. Alors que le Président de la République avait envisagé fin 2009 de transférer la dépouille de l’écrivain au Panthéon, l’engouement populaire pour l’homme et son oeuvre ne se dément pas aujourd’hui. Selon sa fille Catherine Camus, l’écrivain « voulait parler pour ceux qui n’ont pas la parole ou ceux qui sont opprimés ».

Des quartiers populaires d’Alger au Prix Nobel de littérature reçu en 1957, Albert Camus a développé dans son oeuvre une pensée humaniste fondée sur la prise de conscience de l’absurdité de la condition humaine. « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » (Le Mythe de Sisyphe, 1942) : deux forces s’opposent, l’appel humain à connaître sa raison d’être et l’absence de réponse du monde dans lequel il se trouve. Pour Camus, l’absurde ne doit pas se résoudre. Le suicide, solution pour faire taire cet appel humain, est donc exclu. L’absurde est générateur d’énergie. C’est le point de départ de la révolte : accepter l’absurdité de ce qui nous entoure comme une étape nécessaire, mais pas comme une impasse. Cela suscite une révolte qui peut devenir féconde.

Camus envisage ainsi la révolte comme une réponse à l’absurde. Si l’homme absurde se prive d’une vie éternelle - Camus réfutant les religions

il y gagne en liberté d’action. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » (L’homme révolté, 1951) : la révolte est donc mouvement, elle conduit à l’action et donne un sens au monde et à l’existence. Camus justifie ainsi la rédaction de l’homme révolté : « je n’aurais pas écrit l’homme révolté si, dans les années 40, je ne m’étais trouvé en face d’hommes dont je ne pouvais m’expliquer le système et dont je ne comprenais pas les actes. Pour dire les choses brièvement, je ne comprenais pas que des hommes puissent en torturer d’autres sans cesser de les regarder ». Quels sont les moyens de la révolte ? Camus pose à la révolte de l’homme une condition : sa propre limite. Sa pensée est humaniste : la révolte n’est pas contre tous et contre tout ; elle extirpe l’homme de la solitude car elle est collective, c’est l’« aventure de tous ».

L’homme révolté, c’est enfin la recherche de la mesure, une forme de sagesse que Camus appelle « la pensée de midi ». Cette « pensée de midi », image qui lui vient de Nietzsche, est sens de la mesure et respect des limites, au nom de cette part inaltérable de l’humain dans l’homme.

Les Intervenants

  • Jean DANIEL, Fondateur, éditorialiste, coprésident du comité éditorial de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur
  • Jean-Yves GUERIN, Professeur, Directeur de l’École doctorale de Littérature française et comparée à Paris III - Sorbonne Nouvelle
  • Jean-François MATTÉI, Philosophe, Professeur émérite de l’Université de Nice Sophia-Antipolis, Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, membre de l’Institut universitaire de France

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