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Décadrages épisode 1 - Beethoven et les Dames du Silence


© Ville de Menton


Nous sommes à l’automne 1961. Jean Cocteau a 72 ans, mais pour lui, ce n’est pas l’heure de la retraite, bien loin de là. En dépit d’une santé fragile, il travaille sans cesse à de nombreux projets artistiques, dans une multitude de domaines différents : entre deux dessins, il termine Le Requiem, son poème-« fleuve », corrige Le Cordon ombilical, son dernier grand essai, et écrit une pièce de théâtre pour la Comédie-Française, en hommage à Molière, L’Impromptu du Palais-Royal.

Jean Cocteau est alors au sommet de sa célébrité, mais cette célébrité lui vaut d’innombrables sollicitations de toutes parts, et lui apporte tous les jours un courrier abondant. Le 3 novembre 1961, une lettre retient particulièrement son attention : « Une des lettres du courrier, signée par Édouard Calic […] me demande maintenant trente mètres de peinture à l’usage du Festival Beethoven de Bonn. J’ai envie de refuser. J’ai envie d’accepter. Je flotte. »

Édouard Calic était un journaliste et essayiste d’origine yougoslave, installé alors en Allemagne comme correspondant pour un journal français. Il avait déjà fait appel à Cocteau en 1958 pour peindre deux vastes panneaux pour l’exposition scientifique Terre et Cosmos. Cette fois-ci, il se fait l’intermédiaire du Beethovenfest, grand festival de musique qui se tient depuis 1845 dans la ville natale du compositeur allemand. Le festival souhaite une gigantesque fresque, probablement pour décorer sa nouvelle salle de concert inaugurée en 1959.

Malgré son hésitation initiale, Cocteau se lance rapidement dans l’entreprise. Il détermine sans tarder la composition, « le visage de Beethoven au milieu des neuf symphonies », puis dessine sept études différentes avant, selon ses propres mots, de « comprendre » le visage de Beethoven.

Le 30 novembre 1961, il est enfin satisfait de son motif, qu’il décrit ainsi : « Je l’appelle : Les neuf dames du silence. Autour du visage de Beethoven une sorte d’atmosphère sous-marine où neuf allégories se mélangent. Je suis parti de cette idée que la mer est un tumulte de cris et de plaintes inaudibles que la sensibilité de certaines machines nous dénoncent. C’est de la sorte que le silence de Beethoven devait être peuplé de musiques. »

Ainsi, par le biais du mouvement de sa composition tout autant que par les couleurs chatoyantes qu’il choisit d’utiliser, il suggère la manière dont le compositeur devait imaginer la musique qu’il créait en dépit de la surdité qui le frappa à la fin de sa vie.
Dans l’une de ses premières études préparatoires, Cocteau représente même une dixième « dame du silence », correspondant à la dixième symphonie que Beethoven projetait d’écrire.

Mais il s’en tiendra finalement à neuf figures féminines, peut-être par crainte que ce symbolisme ne soit pas compris par ses commanditaires.

Il est intéressant de noter que, quelques mois auparavant, Jean Cocteau a réalisé une série de dessins pour un projet de timbres sur le thème de l’Europe, et qui seront finalement édités sous formes de vignettes non postales. Certains de ces dessins présentent une ressemblance remarquable avec la version finale du Beethoven, tant au niveau de la composition que des couleurs. Coïncidence notable, c’est un passage de la Neuvième symphonie de Beethoven qui sera choisie comme hymne européen dix ans plus tard.

Calic rend visite à Cocteau le 20 janvier et se montre enthousiaste. Mais il semble que l’organisation du festival ne donna pas suite au projet. Cocteau envisagea à la place de faire don de sa maquette à la ville de Menton afin qu’elle serve de modèle pour le tissage d’une tapisserie à exposer dans son futur musée du Bastion.

Ce don n’eut pas lieu, et c’est grâce à la donation de la collection de Séverin Wunderman en 2005 que ces dessins rejoignirent les collections du musée Jean Cocteau de Menton.