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Décadrages épisode 3 – La naissance de Pégase




Connu avant tout pour ses films, ses pièces de théâtre, ses poèmes, Jean Cocteau l’est beaucoup moins pour sa peinture. Il faut dire que l’artiste ne s’est réellement attaqué à ce médium que très tardivement, à plus de soixante ans.

S’il est venu tout naturellement au dessin, qu’il considère comme une extension naturelle de sa poésie, en revanche il s’est très longtemps senti écrasé par l’ombre de son ami Pablo Picasso, qui aux yeux du public règne en maître incontesté de la peinture moderne.

C’est paradoxalement Picasso qui l’encouragera à sauter le pas en 1951, alors que Cocteau, enhardi par l’expérience réussie de la décoration des murs de la villa de son amie Francine Weisweiller, envisage de se mettre à la peinture de chevalet. Ses premières toiles sont très colorées et reposent sur une organisation géométrique du motif, qui ne relève cependant pas du cubisme puisqu’il ne cherche pas à décomposer la perspective traditionnelle. Au fil du temps, ce « géométrisme » aura tendance à s’atténuer dans sa peinture.

En 1952, Cocteau se rend en Grèce, sur les traces de cette mythologie qui a tant nourri son œuvre. Ce voyage lui inspire le projet d’un tableau sur le thème de la naissance de Pégase. Selon le mythe classique, le héros Persée fut chargé de tuer la gorgone Méduse, à la tête couronnée de serpents et dont le regard pétrifiait instantanément quiconque le croisait. Persée reçut l’aide de la déesse Athéna sous forme d’un bouclier de métal poli, qu’il utilisa comme un miroir pour pouvoir approcher le monstre et le décapiter. C’est du sang de Méduse que naquit le cheval ailé Pégase.

L’idée de cette toile mûrit dans l’esprit de l’artiste pendant près d’un an avant que, début avril 1953, il n’ose enfin s’y confronter.
Il se débat avec la composition pendant plusieurs jours, apporte des retouches d’ordre stylistique. Enfin, le tableau terminé, il en rédige une description détaillée :

« L’ensemble est mat, assez clair et comme peint à la fresque. Au centre, Persée, sans visage, nu et barré de bandes blanches qui tiennent sa cape […] Il tient de la main droite son arme à poignée jaune et noire, de la main gauche, son bouclier blanc sur lequel on devine l’ébauche d’une figure mi-humaine, mi-animale. La tête (vide de traits) se détache sur une nuée orageuse. À droite, en haut, une des sœurs de Méduse prend la fuite […] De l’autre sœur on ne voit qu’une jambe qui court. À l’extrême droite, en bas, est un crabe, touchant presque la main de Méduse morte dont le bras (sous Persée) mène à l’extrême gauche où son corps décapité conserve une forme de spasme. Les linges de sa robe sont renversés sur elle jusqu’à sa main gauche cramponnée à l’un d’eux, auprès de la tête, hérissée de serpents. Du sang où elle baigne s’échappe une vapeur blanche qui devient, à l’extrême gauche en haut, le cheval Pégase hennissant et s’envolant avec de vastes ailes, dans un nuage irisé. Persée est d’une couleur brun-mauve avec des reflets bleu pâle. La Méduse est verte, tigrée de taches fauves. »

Comme pour d’autres œuvres, Cocteau peint cette toile en suivant une sorte d’instinct, et ce n’est qu’ensuite qu’il cherche à en analyser la signification profonde. Dans l’iconographie artistique, Pégase symbolise la poésie et l’imagination créatrice, et Cocteau, lui-même poète, utilisera cette image à plusieurs reprises, notamment pour le plafond de la salle des mariages de la mairie de Menton. « La beauté nous fait perdre la tête, dit-il. La poésie naît de cette décollation. » Il se refuse à représenter le visage de Persée, estimant que ce serait trahir le mystère auquel le héros participe.

Cocteau abandonnera la peinture l’année suivante, ou plutôt il transposera celle-ci de la toile aux murs des édifices qu’il entreprendra de décorer, à commencer par la chapelle Saint-Pierre de Villefranche-sur-Mer et la salle des mariages de l’hôtel de ville de Menton. Il continuera d’explorer la couleur à travers d’autres médiums — les pastels, les crayons à la cire, la céramique. Quant à la Naissance de Pégase, son histoire ne s’arrête pas là, puisque Cocteau fit tisser une tapisserie d’après la toile par les ateliers Bouret d’Aubusson.